A l’origine des œuvres de Marion Franzini il y a le regard attendri que l’artiste pose sur les choses et en particulier sur les êtres humains. La silhouette d’un individu, ou plus simplement celle d’une tête, esquissée sur la toile, contient pour elle une charge de poésie qu’il lui faut, par une sorte de nécessité intérieure, muer en peinture. Le tableau se construit donc par un dépassement de ce qui a été emprunté au monde quotidien des hommes. Mais ce « dépassement » ne signifie pas ici abolition. Il est plutôt, dans une perspective hégélienne, élévation à un niveau supérieur de ce qui a été déjà engrangé. Pour l’œil non averti et distrait l’œuvre achevée pourra être dite « abstraite ». Il n’en est rien, si l’œuvre « abstraite »est celle qui utilise la matière, la ligne et la couleur pour elles-mêmes ; car Marion Franzini s’en tient au principe de la narration. Elle veut raconter les aventures de son âme, nous faire entrer dans le labyrinthe de son jardin secret ; mais en nous évitant toutefois la perte des repères et l’angoisse qui l’accompagne. Aussi, les formes qui peuplent progressivement la surface du tableau laissent-elles apparaître, dans un jeu subtil du caché/montré, l’élément figuratif initial qu’il sera toujours possible de lire en filigrane. Elles sont comme des moments d’émotion intense, cueillis dans le cours d’une méditation qui ne cesse de faire retour sur ce point de départ dont elles semblent avoir pour mission de signifier la vérité.

    Aucune de ces formes ne se donne à comprendre sur le mode univoque de la mimesis. Pourtant, si elles sont polysémiques, ce qu’elles nous murmurent ne manque pas de cohérence. La ligne droite, raide et pure, qui se tend vers un infini inaccessible, leur est étrangère. Toutes naissent des flexions longuement mûries de la courbe, ce qui leur donne des manières enveloppantes, non dépourvues de sensualité. Ici, un imaginaire se nourrit de réminiscences et de désirs de relations fusionnelles. C’est le cas, en particulier, d’un schème formel récurrent dans les œuvres de l’artiste et probablement inspiré de l’œuf ou, si l’on veut, de la position fœtale. 



Peuvent y affleurer et s’y rencontrer, selon la symbolique retenue, aussi bien le pâle souvenir d’un visage aimé réduit à un contour ovale, que le rêve de voluptés prénatales ou de germinations fantastiques. Participent de la même 
pensée plastique ces traits noirs ou foncés, de faible épaisseur semblables à de longs filaments, et dont l’artiste a fait un élément essentiel de son vocabulaire. Ils ne sont pas là pour construire une forme qui naît toujours de la seule couleur, mais, en êtres relativement autonomes et doués d’une puissante vitalité, ils sont là pour mettre en rapport des zones différentes du tableau. Ils assurent des transitions. Parfois ils traversent l’œuvre, souvent ils s’élancent dans l’espace pictural en s’incurvant vers ces formes ovoïdes déjà nommées, comme pour les atteindre et les féconder. Signes d’un monde où la continuité triomphe des ruptures. L’œil les suit, étonné, et se prend à découvrir à son tour le dialogue apaisant qu’ils ouvrent entre les plages colorées.

Très logiquement Marion Franzini a fait le choix d’un chromatisme tout en légèreté et a refusé les empâtements qui font disparaître le support. Ses toiles nous transportent au premier matin du monde quand les couleurs avaient encore la fraîcheur des commencements et, pourrait-on dire, leur innocence. Aucune agressivité perceptible dans les tons employés par l’artiste : l’orangé, le rose tendre ou saumoné, le blanc laiteux, le vert d’eau et le bleu d’opale sont comme des appels à résister à la brutalité des temps. La touche s’accorde pleinement à la douce luminosité de ces couleurs. Elle est caressante, et le grain de la toile qui s’en trouve magnifié s’éveille à une vie nouvelle. Marion Franzini tient à garder ce contact intime avec la toile ou le batik dont parfois elle se sert. Pour elle le support matériel fait partie de l’œuvre au même titre que la picturalité. C’est ce principe qui a conduit l’artiste à laisser le support s’exprimer dans des effets localisés qui ne doivent rien à l’intervention de la main. Il y a là une sensibilité très moderne à l’endroit de la surface, que Marion Franzini partage d’ailleurs avec son époque. Mais ici, reconnaissons-le, cette sensibilité répond en outre parfaitement aux intentions profondes qui commandent son travail.


Fernand Fournier, Paris Juin 2007